
Mœurs normandes est un ouvrage multiple qui conjugue enquête, réflexions et… un livre méconnu. En tirant de l’oubli le roman de Raoul Gain, « A chacun sa volupté», et en le publiant d’une manière originale, Françoise Zonabend continue son minutieux et passionnant travail de mémoire sur la Hague. Cette ethnologue, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), spécialiste de la France contemporaine, a découvert par hasard ce roman datant de 1931 et se déroulant sur la presqu’île de la Hague juste avant la Grande Guerre. Publié alors chez Albin Michel, grand éditeur parisien, « A chacun sa volupté » est le dernier livre d’un douanier du Havre qui finira ses jours à Paris en 1975. A travers ce roman, Raoul Gain « jette à la fois un regard intime et critique, véridique et romancé sur la Hague », écrit Françoise Zonabend. A partir de cette découverte, elle s’applique à tisser les liens entre le roman et aujourd’hui, entre la fiction et son travail d’ethnologie.
Plutôt que de republier ce roman accompagné de quelques notes de bas de page, Françoise Zonabend a préféré insérer ce livre dans le cours de ses recherches, en présentant le personnage et son contexte et en poursuivant le cheminement de Gain.
Mœurs normandes commence par la quête du personnage de Raoul Gain, se poursuit par le roman intégral et continue sur le thème des liens entre ce roman et la réalité. Il faut dire que l’ethnologue a entrepris depuis des années un travail sur la mémoire de la Hague, sur la manière dont les gens vivent leur histoire, sur les façons de parler et d’organiser la parole, sur la transmission du patrimoine réel et symbolique. Elle s’est également penchée sur la notion de risque à partir de la présence de l’usine AREVA.
C’est donc une véritable enquête que nous conte d’abord Françoise Zonabend, celle où l’auteur part sur les traces de Raoul Gain, remonte le cours de sa vie et recueille les traces infimes d’un homme qui s’est appliqué à brouiller les pistes. Un homme qui ne publiera plus rien durant ses quarante dernières années et demandera que la seule inscription « Raoul Gain poète maudit » figure sur sa tombe. Au travers des correspondances retrouvées, l’ethnologue apprend que l’auteur souhaitait appeler son roman « La trop vieille Normandie ». C’est son éditeur qui lui impose le titre, plus vendeur et assez trompeur, de « A chacun sa volupté ». Car ce récit, d’un style réaliste, décrit une société paysanne enfermée dans ses codes moraux et sociaux, traversée par l’infanticide, le viol, l’alcoolisme. Raoul Gain met en scène le pays d’une manière violente et restitue son atmosphère. C’est la rencontre entre un roman et un travail de mémoire qui est ensuite poursuivie par Françoise Zonabend qui s’interroge sur « les frontières d’une communauté locale, homogène, originale, et singulière » et sur l’identité du territoire : « Ni complètement perdu en mer ni tout à fait tenu à la terre, la Hague presqu’île dans une presqu’île est un pays singulier ». Dans ce livre à voix multiples, se superposent un écrivain oublié et un travail de mémoire.
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